Il est des hommes qui ne se contentent pas d’enseigner. Ils éclairent. Ils transmettent. Ils inspirent. Le Professeur Maguèye Kassé était de ceux-là.
Le Sénégal perd un immense intellectuel, un critique d’art d’une rare finesse, un amoureux passionné de la littérature, de la peinture, de la musique et, surtout, du cinéma africain. Nous perdons un gardien de la mémoire, un homme qui a consacré sa vie à défendre les œuvres, les créateurs et les valeurs culturelles de notre continent.
J’ai eu le privilège de le rencontrer à deux reprises.
La première fois, c’était au mois de juillet 2025, dans le cadre d’une série de témoignages consacrés au cinéaste Paulin Soumanou Vieyra. Je découvrais alors un homme d’une immense érudition, mais d’une simplicité désarmante. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est son amour profond du jazz. Pendant toute la durée de notre entretien, les notes de John Coltrane accompagnaient nos échanges. Cette musique n’était pas un simple fond sonore ; elle semblait dialoguer avec sa pensée. Chaque réponse était empreinte de profondeur, de sensibilité et d’une remarquable précision historique.
À travers ses paroles, j’ai compris que, pour le Professeur Kassé, le cinéma n’était pas seulement un art : il était une mémoire, une conscience, une manière de raconter les peuples, leurs luttes, leurs rêves et leur dignité.
Notre seconde rencontre eut lieu à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, à l’occasion du colloque consacré au centenaire de Paulin Soumanou Vieyra organisé par le professeur Kalidou SY qui m’avait encouragé à faire ce film. Une fois encore, il impressionna l’auditoire par la richesse de son analyse, sa capacité à relier l’histoire du cinéma africain à notre présent et son profond respect pour celles et ceux qui ont bâti les fondations de notre patrimoine cinématographique.
Le Professeur Maguèye Kassé appartenait à cette génération d’intellectuels qui considéraient la culture comme un acte de responsabilité. Son engagement en faveur de l’œuvre de Sembène Ousmane, son travail de critique, son action pour la promotion des arts africains et son attachement indéfectible au cinéma resteront des références pour les générations futures.
Aujourd’hui, en partageant quelques extraits de l’entretien qu’il m’avait accordé, je ne souhaite pas seulement raviver un souvenir. Je veux permettre à sa voix de continuer à résonner. Car les grands penseurs ne disparaissent jamais vraiment ; ils continuent de vivre à travers leurs idées, leurs paroles et les femmes et les hommes qu’ils ont inspirés.
Merci, Professeur, pour votre générosité intellectuelle.
Merci pour votre regard exigeant sur le cinéma africain.
Merci d’avoir consacré votre vie à transmettre, à expliquer et à défendre notre patrimoine culturel.
Que les notes de John Coltrane, que vous aimiez tant, accompagnent désormais votre mémoire.
Reposez en paix, Professeur Maguèye Kassé.
LE DERNIER PLAN DE MAGUÈYE KASSÉ
Un film de mémoire
Le film commencerait par ma voix, sans aucune image.
« Il y a des rencontres qui durent une heure… et qui nous accompagnent toute une vie. J’ai rencontré le Professeur Maguèye Kassé deux fois seulement. Deux rencontres. Deux leçons. Deux voyages dans la mémoire du cinéma africain. Aujourd’hui, ce n’est pas son absence que je veux raconter. C’est sa présence. »
Puis…
Écran noir.
John Coltrane. Une respiration. Et seulement ensuite les premières images.
La structure émotionnelle
Je vois ce film en sept mouvements, comme une symphonie de jazz.
I – Le Silence
Le noir. Le saxophone. Ma voix.
Aucune image pendant une trentaine de secondes. Le spectateur écoute. Comme devant un maître.
II – La Rencontre
Mon arrivée. Le bureau. Les livres. Les tableaux. Les films. Les CD. La caméra. Le sourire du Professeur.
Et cette phrase : « Avant de répondre à mes questions, il m’a appris à écouter. »
III – La Leçon
Les meilleurs extraits de mon interview. Pas les plus informatifs. Les plus humains. Ceux où son regard s’illumine. Ceux où il sourit. Ceux où il hésite. Les silences sont aussi importants que les paroles.
IV – Le Jazz
Le Compact disque. Le lecteur du compact disque. Le saxophone. « J’ai compris que Coltrane n’accompagnait pas son travail. Il accompagnait sa pensée. »
V – Les Passeurs
Sembène. Paulin Soumanou Vieyra. Sarah Maldoror. Ababacar Samb. Djibril Diop Mambéty. Tous ceux dont il parlait.
Nous pouvons utiliser des photographies, des affiches, des livres, des articles, des plans d’archives si les droits le permettent.
VI – La Chaire Invisible
Retour dans son bureau. Vide. La chaise. Les lunettes. Le carnet. Le stylo. Le disque continue de tourner.
« Les grands professeurs ne quittent jamais leur salle de cours. Ils deviennent eux-mêmes des leçons. »
VII – Le Dernier Plan
La caméra reste immobile. Personne. Seulement la chaise. Le jazz. Puis le disque arrive à la fin. Le bras du tourne-disque se relève. Le silence.
Noir.
Et cette phrase apparaît :
« Un professeur transmet des connaissances. Un maître transmet une manière de regarder le monde.
Merci, Professeur Maguèye Kassé. »
Abou Tall
Scénariste – Réalisateur – Enseignant
Pour un Cinéma d’Ethique
